Voyance
La grande complexité de la réalité nous force à la simplifier pour mieux la comprendre. Personne n’y échappe et l’effort requis est rempli d’embûches. Certains sujets d’étude, comme l’astrologie, s’y prêtent assez facilement. D’autres, comme la laïcité, offrent une décourageante résistance. Voyons les éléments qui les caractérisent.
Notre analyse des phénomènes sociaux tente d’en distinguer les différents éléments constitutifs et leurs interrelations pour aider à en comprendre le fonctionnement. Nous construisons ainsi un modèle simplifié d’une réalité sociologique, parfois très complexe. Ce modèle a pour but de nous aider à prendre des décisions judicieuses qui mèneront à l’atteinte des objectifs. Le contraste entre une question relativement simple et une autre beaucoup plus complexe pourrait nous éclairer sur les limites du processus d’abstraction et de modélisation. L’astrologie et la laïcité, questions qui m’ont récemment interpellé, me serviront d’exemples.
Astrologie expliquée
Dans le cadre de notre défi Sceptique, une astrologue s’est proposée pour déterminer « avec précision la personnalité des natifs et leur terrain maladif » (1). Il ne lui suffirait que de connaître la date, l’heure, le lieu de naissance et le sexe des sujets. Confiante, elle ajoute : « Il n’y a aucune marge d’erreur, chaque fois que je fais un thème astral, cela se révèle toujours vrai ». Voilà une prétention plutôt difficile à soutenir sans aucune connaissance des sujets et, heureusement, assez facile à vérifier.
Nous lui avons fourni les coordonnées de deux sujets. Elle nous retourna un portrait psychologique et maladif étonnamment précis sur certains points, mais alors complètement faux. Contrairement à l’analyse de l’astrologue, Madame X n’a pas un sens artistique développé et elle n’a pas le cancer ; elle préfère la marche en montagne à la visite des musées et elle se porte très bien. Échec aussi pour la description de Monsieur Y : il n’est ni autoritaire ni militaire de carrière ; il ne souffre ni de rhumatisme ni de problèmes cardiaques.
Ce n’est pas la première fois qu’un astrologue échoue à nos tests, mais nous avions bien d’autres raisons de penser que le succès devait lui échapper. Il y a d’abord des raisons scientifiques péremptoires. Les forces gravitationnelles des étoiles et des planètes sont si faibles sur Terre qu’elles ne peuvent jouer un quelconque rôle dans la formation de la personnalité à la naissance. Les dessins représentés par les constellations d’étoiles à des distances très différentes sont manifestement imaginaires et culturels. Et, surtout, le mécanisme même de ces influences stellaires est inconnu de tous – même des astrologues eux-mêmes, qui l’admettent d’ailleurs facilement.
Et c’est là un point crucial : si on ne sait pas par quel mécanisme les astres nous influencent, on a dû construire un savoir astrologique à partir de nombreuses statistiques compilées il y a des millénaires. Et ce travail de recherche devrait se poursuivre encore activement aujourd’hui. Or, de telles statistiques originelles n’existent pas. Et les recherches scientifiques (2) récentes indiquent toutes que la personnalité et la destinée des humains ne correspondent pas à ce qu’en disent les signes astrologiques.
Le cas de l’astrologie est clair : ça ne marche pas et ça n’a jamais marché ! Elle échoue la plupart du temps dans des tests individuels et toujours dans des études statistiques sur de nombreux sujets. Sa méthodologie est incohérente avec les connaissances physiques et astronomiques. Tout cela a été maintes fois démontré. L’astrologie se prête donc à une simplification suffisante pour qu’on puisse en démontrer l’inefficacité de façon incontournable. Mais, c’est là l’exception.
Laïcité controversée
La plupart des questions psychosociales se composent d’interactions complexes qui sont difficiles à démêler. Les conséquences d’une action sont multiples, interactives et difficilement prévisibles. Cela rend l’évaluation objective malaisée. À titre d’exemple, examinons le concept de « laïcité », qui implique une séparation effective entre l’État et le religieux (3).
Pour maintenir l’égalité, la justice et la paix sociale, une société dans laquelle ses citoyens pratiquent plusieurs religions ne peut en favoriser une aux dépens des autres. Elle doit demeurer neutre à l’égard des institutions et des pratiques religieuses. La Charte des droits et libertés de la personne reconnaît d’ailleurs ce principe en interdisant toute discrimination fondée sur la religion, tout en protégeant la liberté de pratiquer une religion ou de n’en pratiquer aucune.
Idéalement, si la religion demeurait une affaire strictement privée, elle n’empiéterait pas sur les droits d’autres citoyens appartenant à d’autres religions. Chacun pourrait croire en ce qu’il veut et se réunir volontairement dans le lieu réservé au culte de son choix.
En pratique, le pluriconfessionnalisme qu’on observe aujourd’hui dans les sociétés occidentales s’est progressivement imposé à une société d’antan essentiellement homogène, tant par la religion que par la culture. Certaines coutumes bien établies, tel le choix des jours fériés religieux, favorisent donc la religion ancestrale locale plutôt qu’une autre.
De plus, toutes les religions obligent leurs adhérents à certaines pratiques distinctives, soit des rituels spécifiques, des tenues vestimentaires spéciales ou des restrictions alimentaires particulières. Ces pratiques peuvent avoir des effets exaspérants sur d’autres citoyens qui ne les partagent pas. Et, surtout, elles peuvent contrevenir à des droits fondamentaux garantis par les chartes des droits et libertés. L’exemple du voile servira à saisir la complexité réelle de ces questions.
Le port du voile
Le port du voile (hijab) en public pour la femme est vu comme une obligation religieuse par certains groupes de musulmans. Il incarnerait une modestie féminine souhaitée selon une interprétation particulière de certains passages du Coran. Normalement, dans une société où la libre expression est valorisée, chacun devrait pouvoir porter les vêtements qui lui plaisent et qui expriment sa personnalité. Toutefois, d’autres principes fondamentaux sont en jeu.
Une musulmane se voile-t-elle volontairement ? Les pressions familiales et communautaires l’y forcent sans doute... On sait que dans certains pays, des femmes sont persécutées, et même tuées, parce qu’elles refusent de porter le hijab. Et que penser du niqab et de la burqa qui la voilent complètement, la privant de toute identité, l’empêchant de communiquer efficacement et de déambuler de façon sécuritaire ? À l’extrême, c’est le refus net de l’intégration.
Quelques considérations :
Imposé seulement aux femmes d’une frange religieuse, le voile représente un cas d’inégalité de droit entre hommes et femmes. L’injustice est flagrante. La règle est misogyne, d’autant plus qu’elle cache d’autres pratiques familiales oppressives envers les femmes. Le droit à l’égalité est fragile ; l’abolition des pratiques sexistes a été chèrement acquise par les femmes dans les sociétés occidentales. Le retour de ces pratiques en Occident, même limité, soutient les intégristes des pays islamiques qui veulent les imposer et décourage les efforts des femmes qui veulent s’en libérer.
Pour garantir la neutralité religieuse de l’État, du moins en apparence, ne devrions-nous pas y interdire le port du hijab par ses représentantes, comme, en toute justice, de tout autre signe religieux tels le crucifix, le turban, la kippa et le kirpan ? Rappelons que ces autres signes sont tous légalement acceptés dans des institutions publiques canadiennes.
L’interdiction du port du voile dans la fonction publique, les écoles et les hôpitaux ne risque-t-elle pas de bloquer aux musulmanes voilées tout accès à des emplois bien rémunérés et ainsi favoriser encore plus leur exclusion ? D’autant plus que d’autres employeurs pourraient alors se sentir justifiés de leur refuser aussi un emploi. Les jeunes femmes qui portent le hijab aujourd’hui au cégep et à l’université se verront-elles écartées des emplois auxquels leurs études leur permettent d’accéder ? D’autre part, les femmes voilées ne s’imposent-elles pas elles-mêmes cette obligation ? Ne pourraient-elles pas demander à leur communauté une dérogation temporaire du port du voile sur leur lieu de travail ?
La communauté musulmane – même celle qui n’est pas partisane du port du voile – ne se sentira-t-elle pas rejetée en bloc par cette interdiction ? Cela pourrait favoriser une certaine radicalisation qui pourrait finalement verser dans l’intégrisme religieux qu’on tente justement de diminuer.
Biais individuels
L’orientation philosophique et l’expérience personnelle de ceux qui doivent juger de ces questions comptent aussi pour beaucoup. Si on pense que la religion est une valeur centrale dans la vie humaine, on aura tendance à laisser chacune s’épanouir dans toutes ses manifestations propres. Si on estime, au contraire, qu’elle n’est qu’une coutume culturelle mineure et source de division, on considérera qu’il vaut mieux la restreindre au domaine strictement privé.
Tout accommodement religieux affectera aussi chaque groupe de façon différente. Interdire les lieux de prière dans les institutions publiques dérangera beaucoup les musulmans pratiquants fréquentant les universités et les catholiques pratiquants dans les centres hospitaliers de soins de longue durée. Une telle mesure ne gênera nullement les athées. Cela pourrait laisser croire qu’elle favorise indûment l’athéisme.
Certains accommodements religieux ont déjà été rejetés par les sociétés occidentales parce qu’ils violent directement la liberté ou l’intégrité physique des individus. Mentionnons les mariages forcés, la polygamie (illégale, mais tolérée au Canada), les mutilations génitales féminines et les crimes d’honneur. Lapider la femme adultère et couper la main du voleur n’ont heureusement cours que dans certains pays soutenant un islamisme radical.
Par ailleurs, récemment, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU adoptait une résolution présentée par la Conférence islamique mondiale et condamnant la diffamation des religions. Dans certains pays islamiques, la diffamation de l’islam, le blasphème et l’apostasie sont considérés comme des crimes passibles de la peine de mort. La liberté de conscience n’y est sûrement pas défendue.
Modèles variables
Les deux questions examinées diffèrent donc par leur complexité et leur prédictibilité. Une prévision astrologique claire peut être facilement vérifiée – même si les astrologues se contredisent, même si le mécanisme opérationnel demeure confus. Un tel cafouillage signale d’ailleurs des fondements chancelants. L’objectif demeure clair et atteignable : confirmer ou infirmer la prévision en la comparant aux faits reconnus par tous dans un processus de vérification objective.
D’autre part, l’interdiction du port du voile islamique dans des institutions publiques fait appel à des situations complexes aux conséquences difficilement prévisibles. D’abord, elle oppose des droits différents réclamés par divers groupes, entre autres le droit de s’exprimer librement et le droit à l’égalité des personnes. De plus, la réalité du niveau de transgression de ces droits est contestable.
La musulmane se voile-t-elle volontairement ou obéit-elle à certaines pressions sociales provenant de sa communauté ? Celles qui ont été persécutées pour ne pas l’avoir porté témoigneront des pressions exercées. D’autres se voilent sans doute par choix religieux et parce qu’elles veulent appartenir à cette communauté. De plus, même si seule la femme se trouve obligée de porter le voile, il n’en découle pas nécessairement, dans un contexte occidental, qu’elle ne puisse parler et agir avec autant de liberté que l’homme.
Les répercussions d’une politique d’interdiction de signes religieux ostentatoires dans les institutions publiques sont difficiles à prévoir puisqu’elles dépendent des réactions de différents groupes religieux. On ne peut même pas se fier à ce qui s’est passé dans d’autres sociétés lors de l’instauration de politiques semblables, car leur composition ethnique et leur histoire diffèrent grandement de la nôtre.
Conclusions
Dans le cas de l’astrologie, la vérification des prétentions avancées s’est avérée un objectif bien défini. Il a suffi de les comparer à une réalité connue pour déterminer leur fausseté. Des théories physiques bien établies ont soutenu cette conclusion. Des vérifications statistiques ont confirmé ces résultats négatifs. La simplification a réussi.
Par contre, la laïcité des institutions publiques s’est révélée un objectif complexe qui pourrait être atteint de multiples façons, dépendant de visions particulières de la laïcité. Les conséquences appréhendées de différentes politiques, souvent exclusives, sont nombreuses, entremêlées et largement incertaines. Par exemple, l’interdiction du port du voile dans les institutions publiques (comme de tout autre signe religieux ostentatoire) affecte les droits et libertés des individus de façons difficilement conciliables. Gardons-nous de trop simplifier.
Notes
1. Défi Sceptique – dossier no 34.
2. Métaétude : DEAN, Geoffrey et Ivan W. KELLY. Is Astrology Relevant to Consciousness and Psi? http://www.imprint.co.uk/pdf/Dean.pdf.
3. Référence : Colloque Le Québec en quête de laïcité, organisé par Normand Baillargeon (UQAM) et la revue À bâbord !, le 22 janvier 2010.