Voyance
Les sceptiques ont tendance à penser que des pseudosciences, telles l’homéopathie et l’astrologie, sont des arnaques qui ne profitent qu’à leurs praticiens. Ils les dénoncent avec vigueur, espérant ainsi protéger la population. Oublieraient-ils que les adeptes de ces croyances en tirent sûrement aussi des bénéfices – sinon, pourquoi y accorderaient-ils autant de confiance et y consacreraient-ils tant d’argent ?
L’homéopathie tente de soigner certaines affections physiques. L’astrologie tente de calmer nos inquiétudes devant un avenir incertain et largement imprévisible. Peut-on vraiment qualifier d’escroqueries ces deux approches « soignantes », qui peuvent, de l’avis de plusieurs, « faire du bien » ? Mentent-elles sciemment à la population pour profiter de sa crédulité ? Nous ne pouvons en être certains, car les humains sont tous très habiles à rationaliser leurs croyances et à s’imaginer qu’elles sont factuelles.
Voyons les facteurs qui pourraient indiquer que ces thérapeutiques s’apparentent à une arnaque. Et tentons de distinguer les bienfaits concrets des dangers certains que ces démarches apportent à leurs adeptes.
Thèses antiscientifiques
L’homéopathie et l’astrologie s’opposent à la science à divers degrés. Leurs thèses principales contredisent des principes scientifiques bien établis.
L’homéopathie soutient qu’un élément actif, qui causerait une maladie en quantité normale, la soigne en quantités infimes. Par exemple, si un café fort cause l’insomnie, un café hyper dilué agira comme un somnifère. Le principe de « similitude », soit soigner un mal par la cause du mal, n’a pas été scientifiquement démontré. L’efficacité des « hautes dilutions » non plus.
Au contraire, les fondements de la chimie soutiennent que « plus c’est dilué, moins c’est actif ». De plus, après une douzaine de dilutions « centésimales », la chimie moderne prouve qu’il ne reste plus une seule molécule de l’ingrédient actif de départ. Que dire des médicaments homéopathiques qui subissent 15 ou même 30 dilutions centésimales successives (quelques grammes dans un cube d’eau de mille années-lumière de côté) !
Les lacunes scientifiques de l’astrologie sont aussi très claires. Prétendre que des groupes d’étoiles et des positions planétaires influent sur la personnalité et l’avenir d’une personne selon sa date de naissance défie la physique et le simple bon sens. Les effets gravitationnels des étoiles éloignées sont imperceptibles sur Terre. De l’aveu même des astrologues, aucun mécanisme cohérent ne lie le destin humain aux dessins imaginés de groupes d’étoiles dans le ciel.
Rappelons que ces deux approches ne s’estiment pas elles-mêmes pseudoscientifiques. L’homéopathie se considère, pour l’essentiel, comme une thérapeutique et l’astrologie comme un art.
Principes illusoires
Néanmoins, ces deux démarches se sont développées à partir d’une tentative de compréhension du monde il y a des centaines, voire des milliers d’années. Malheureusement, elles ne se sont jamais vraiment remises en question : elles ont à peine évolué.
L’homéopathie fut inventée par Samuel Hahnemann il y a environ 200 ans alors que la chimie venait tout juste de naître et qu’on ne connaissait ni cellules, ni microbes, ni bactéries. La science médicale était aussi à ses débuts et comportait beaucoup de procédures dangereuses. Les hautes dilutions proposées par Hahnemann rendaient ses médicaments inoffensifs.
Il a construit toute une pharmacopée basée sur la fausse loi des « similitudes », qu’il n’a manifestement pas eu le temps de tester adéquatement avant d’en faire la promotion. Pourtant, puisqu’il ne connaissait pas les mécanismes d’action de ses médicaments, il aurait dû effectuer des études cliniques sur de nombreux sujets pour en déterminer l’efficacité. On ignore toujours comment l’homéopathie fonctionne et toutes les études cliniques sur ces médicaments ne démontrent pas un effet supérieur à l’effet placebo.
L’astrologie présente aussi un parcours semblable à l’homéopathie, mais encore plus ancré dans une tradition millénaire. Développée lorsque l’on croyait que le Soleil et les étoiles tournaient autour de la Terre, elle ne tient pas compte de la précession des équinoxes qui fait que votre signe astrologique réel est celui qui précède. Le mécanisme d’action de l’astrologie est toujours inconnu et les études statistiques ne décèlent aucun lien entre les signes astrologiques et le destin des sujets.
Vérifications évitées
Les prétentions de l’homéopathie, comme celles de l’astrologie, tentent de se soustraire aux vérifications objectives ou les considèrent comme parfaitement inutiles. Lorsque des études contredisent certaines de leurs affirmations, elles les ignorent tout simplement. Elles préfèrent les nombreux témoignages positifs comme preuve de leur efficacité.
De nombreuses recherches cliniques ont examiné les médicaments homéopathiques. Elles ont pratiquement toutes conclu que ces médicaments n’ont pas plus d’effet qu’un placebo. Ces études ont évidemment été menées selon les règles de l’art : nombre de sujets suffisant, choix randomisé des groupes d’essai et de contrôle, et à double insu — non seulement le patient ignore s’il prend le médicament ou le placebo, mais le clinicien ne sait pas non plus s’il offre l’un ou l’autre, ni à quel groupe appartient le sujet qu’il a devant lui lors d’un examen ou d’une interrogation.
Les homéopathes connaissent ces recherches, mais ils préfèrent se fier à leurs propres études, sur la rigueur desquelles bien des doutes subsistent… Et, se pourrait-il que seulement celles qui ont eu un résultat positif aient été publicisées ?
Par ailleurs, les témoignages et les anecdotes ne forment pas une base très solide pour confirmer une théorie ou une approche. Un effet positif qui suit la prise d’un médicament ne signifie pas que le médicament en est la cause. Plusieurs autres causes pourraient en être responsables : par exemple, un autre traitement pris antérieurement, un cycle normal de guérison, une guérison spontanée inexplicable et, évidemment, l’effet placebo lui-même.
On peut tirer les mêmes conclusions des vérifications effectuées sur les prétentions de l’astrologie. Ces dernières ont toutes été rejetées dans des tests objectifs. Dans leurs prédictions de l’avenir, les astrologues ne font pas mieux que le hasard ; et ils ne se privent pas de prétendre avoir prédit un événement, mais une fois celui-ci advenu...
L’effet Forer — ou Barnum — a aussi démontré que des gens de signes astrologiques différents se reconnaissent à plus de 80 % dans la même description de traits psychologiques vagues et élogieux qu’ils croient leur être particulière. Malgré ces échecs, les astrologues estiment leur art assez exact sur la foi de nombreux témoignages positifs qu’ils disent recevoir. Parions qu’ils laissent de côté les témoignages négatifs que certains clients se seraient donné la peine de leur faire parvenir.
Fondés sur la tradition
Pour ces deux approches, c’est la tradition qui remplace la vérification. Leur usage se justifie en grande partie par leur ancienneté.
L’homéopathie repose sur des principes et une pharmacopée développée il y a plus de 200 ans, alors que la chimie scientifique n’existait pratiquement pas. Elle a su pourtant s’imposer comme méthode alternative aux médicaments testés en pharmacologie. Si bien que l’organisme gouvernemental Santé Canada accepte aujourd’hui son statut de médecine traditionnelle.
Il lui a même jusqu’à présent accordé la reconnaissance formelle de 6 000 de ses médicaments — tout en l’exemptant de faire la preuve clinique de leur efficacité. Cette dispense de vérification n’a été donnée à aucune autre forme de médicament ! Notons aussi que le gouvernement de l’Ontario s’apprête à réglementer l’homéopathie, lui conférant ainsi une légitimité renforcée.
L’astrologie se fonde elle aussi sur une longue tradition, millénaire dans son cas. Elle s’est sans doute adaptée aux méthodes informatiques modernes permettant des calculs plus précis et plus rapides. Toutefois, elle ne tient pas compte des avancées scientifiques en astronomie, divisant toujours le Zodiaque en douze constellations égales, alors qu’il y en a treize sur l’elliptique, d’étendue très différente. Elle se réfère à sa tradition millénaire comme guide infaillible et se contente de témoignages comme preuve de son efficacité, ce qui relève du sophisme.
Avantages réels
Quels sont donc les bénéfices concrets que ces « thérapies », en grande partie frauduleuses, apportent à leurs partisans pour qu’ils s’y investissent autant ? Elles offrent d’abord, à mon avis, la simplicité d’une solution claire et rapide à un inconfort physique ou mental. Cette diminution de stress se traduit souvent par une sensation de bien-être physiologique et psychologique.
Si l’homéopathe écoute son patient pendant une heure ou plus, dans une première entrevue, pour arriver à déterminer le produit le plus apte à le guérir, la confiance du patient dans la thérapie proposée en sera d’autant plus grande et efficace — par effet placebo. L’amélioration de la santé pourra être très réelle.
L’effet placebo dépend largement de la perception du patient : on sait, par exemple, que les pilules vertes guérissent plus vite que les pilules rouges, que quatre pilules (de sucre) valent mieux que deux et qu’une injection (d’eau salée) est plus efficace que de simples pilules.
Pour certaines maladies bénignes, mais chroniques, la médecine a peu à offrir. L’homéopathie peut alors avantageusement prendre la relève. Pensons aux maux de dos, au stress quotidien du travail, à une fatigue inexplicable ou même au rhume banal. Les patients évitent alors une surmédicalisation chargée d’effets secondaires hasardeux.
Une dépendance aux médicaments homéopathiques est sans conséquence, contrairement à une dépendance aux médicaments « actifs », tels les somnifères et autres anxiolytiques. Ajoutons que les médicaments homéopathiques sont en général moins dispendieux que leurs « équivalents » médicaux. De plus, ils évitent les dépenses associées aux effets secondaires, qui nécessitent parfois leur propre traitement. Dans certains pays, ils sont couverts par l’assurance maladie de l’État, donc ils lui coûtent moins cher.
Un traitement homéopathique peut aussi être bénéfique aux athlètes qui croient en son pouvoir d’augmenter leurs performances. Il peut faire partie d’une préparation mentale adéquate à tous les niveaux sportifs, même olympiques. De plus, il offre l’avantage de ne pas avoir d’effets secondaires ni de problèmes d’interactions médicamenteuses.
N’oublions pas non plus que l’homéopathie est le traitement idéal de l’hypocondrie ! Elle peut aussi avantageusement remplacer d’autres approches « alternatives » qui proposent des produits « naturels » peu testés quant à leurs effets à long terme et leur potentiel d’interactions nocives avec d’autres médicaments.
Les bénéfices de l’astrologie se situent surtout au plan psychologique, mais ils n’en sont pas moins réels. Les astrologues populaires font ressortir les qualités, supposées réelles ou potentielles, de leurs clients ; ils n’insisteront pas sur leurs défauts, à moins de leur promettre qu’ils peuvent les transformer en qualités !
Ils ne prédisent habituellement que des événements positifs dans un avenir plus ou moins éloigné, mais en si grand nombre que certains arriveront sûrement. Ils redonnent confiance à leurs patients inquiets qui espèrent des lendemains emballants ou qui ont des décisions difficiles à prendre.
En somme, si ces approches aident les gens à vivre, pourquoi donc s’en inquiéter ?
Dangers sérieux de l’homéopathie
Les approches « soignantes » du corps ou de l’esprit, fondées sur de faux principes, proposent parfois des pratiques thérapeutiques dangereuses et, surtout, elles peuvent éloigner leurs clients de thérapies médicalement prouvées qui pourraient plus sûrement les guérir. Voici quelques-uns de ces dangers.
La moitié des homéopathes, selon un sondage fait en Angleterre (Goldacre), proposent des vaccins homéopathiques aux parents d’enfants en bas âge. Plusieurs enfants ne sont donc pas vaccinés contre la rougeole, la rubéole, les oreillons, la varicelle, etc. Ces parents pensent à tort que leurs enfants sont protégés contre ces maladies.
Les homéopathes non médicalement formés peuvent aussi passer à côté de symptômes qui indiquent une maladie grave et ainsi retarder un traitement médical impératif.
La plupart des homéopathes, en Angleterre du moins, recommandent à des clients voyageurs leurs produits pour prévenir la malaria, sans même prendre soin de les renseigner sur la façon d’éviter le plus possible les piqûres de moustiques (ce qu’un vrai médecin devrait faire lui aussi). Ils les éloignent ainsi des médicaments qui ont fait leurs preuves contre cette terrible maladie, potentiellement mortelle.
Les homéopathes prétendent aussi pouvoir soigner les diarrhées infectieuses, le choléra et d’autres maladies tropicales, et même le SIDA. Le groupe Homéopathes sans frontières opère dans plusieurs pays d’Afrique, et il pratique aussi en Haïti. Pour des maladies possiblement mortelles, les granules homéopathiques – ne contenant aucun ingrédient actif – ne sont sûrement pas la bonne solution.
Dangers sérieux de l’astrologie
L’astrologie est souvent vue par ses adeptes comme un divertissement plus ou moins anodin. Connaître le signe astrologique d’une autre personne nous renseignerait, qu’elle le veuille ou non, sur sa personnalité et son caractère… Ce genre de révélations farfelues a toutefois beaucoup plus de chances de nous conduire sur une fausse piste et de guider nos interactions avec les gens dans de mauvaises directions.
L’embauche du personnel selon des critères astrologiques (ou graphologiques) en est un exemple actuel, heureusement peu fréquent. Investir son argent d’après les conseils d’un astrologue n’est probablement pas plus avisé. Certaines malheureuses prédictions, telles que « vous ne rencontrerez pas l’âme sœur avant cinq ans », peuvent aussi avoir des effets néfastes sur les possibilités de rencontres prometteuses avant la période dictée par l’astrologue, advenant que celui ou celle qui consulte s’y conforme, réalisant une forme de prédiction créatrice.
On peut imaginer bien d’autres cas où les visions imaginaires de l’astrologue causeraient un tort certain à un client convaincu de son exactitude.
Sciences « alternatives » ?
Les succès commerciaux de l’homéopathie et de l’astrologie sont indéniables. Dix pour cent des Canadiens auraient déjà pris des médicaments homéopathiques. Ce chiffre monte à 40 % en France, qui assure un remboursement étatique. On dit que 40 % des gens accordent une certaine confiance à l’astrologie. Presque tous les grands journaux publient des horoscopes sur une base quotidienne. Et les livres de prédictions astrologiques annuelles sont des succès de librairie.
Les réussites de ces deux approches thérapeutiques démontrent que les mécanismes mal compris de l’effet placebo et de la pensée positive fonctionnent vraiment. La science médicale devrait sans doute s’en inspirer plus dans ses pratiques et poursuivre ses recherches pour mieux comprendre les interactions complexes entre le corps et l’esprit. Elle pourrait alors se servir de ces effets de façon éclairée et ainsi augmenter leur efficacité.
Peut-on profiter des bénéfices réels des pseudosciences de l’homéopathie et de l’astrologie, tout en évitant les graves dangers inhérents à leur fausseté ? À mon avis, non. Accorder sa confiance à des thèses manifestement fausses conduit nécessairement aux dérives mentionnées, même si, pour un certain temps, les bénéfices d’un placebo et de la pensée positive peuvent avoir un effet salutaire sur la santé et le moral.
Un danger sournois guette aussi non seulement les adeptes de ces pseudosciences, mais aussi toute la population, soit une perte progressive de confiance dans la science et la raison. Il n’existe pas de science « alternative » ; il n’y a qu’une seule science, fondée sur la preuve.
Références
1. « The end of homeopathy? », Ben Goldacre, The Guardian, 16 novembre 2007. Lien : http://www.badscience.net/2007/11/a-kind-of-magic/
2. Homéopathes sans frontières : http://www.hsf-france.com/ et http://www.homeopathswithoutborders-na.org/
3. « Cure or Con? », CBC Marketplace : http://www.cbc.ca/marketplace/2011/cureorcon/