Arguments
La valeur d’une hypothèse se mesure au nombre de prédictions vérifiées qu’elle aura permis de faire comparativement à ses échecs. Elle sera nulle si elle repose sur des arguments spéculatifs difficiles à vérifier ou carrément invérifiables.
Dans la vie de tous les jours, peu de choses sont certaines. Pleuvra-t-il demain ? À quel endroit ? À quel moment ? Quel candidat briguant une fonction sociale importante prendra les meilleures décisions pour le bien-être du plus grand nombre ? Peut-on même définir précisément cet idéal communautaire ?
Nous devons donc bien souvent choisir avec un assez haut degré d’incertitude la conduite qui nous semble la plus prometteuse – qu’il s’agisse de planifier une randonnée ou de voter pour un candidat. Les arguments spéculatifs qui serviront de base à notre raisonnement comporteront sans doute de nombreux raccourcis dus à la complexité des interactions physiques ou sociales en cause.
Définissons les « arguments spéculatifs » comme des hypothèses cohérentes, mais difficiles, voire impossibles à vérifier. Le temps qu’il fera demain à un endroit précis pour une période précise demeure toujours incertain : les variables atmosphériques sont trop nombreuses pour que l’on puisse le prédire avec une absolue certitude.
Quelles politiques ont le plus de chance d’améliorer le mieux-être de la plus grande partie de la population ? Le candidat élu mettra-t-il en place les politiques qui l’ont fait élire ? Le pourra-t-il étant donné une situation économique et sociale qui évolue ? Choisira-t-il plutôt celles qui lui promettent la plus grande chance de réélection quelques années plus tard ?
Prédictions assurées
Il y a quand même des prédictions suffisamment certaines sur lesquelles on ne craint pas de mettre même sa vie dans la balance. Elles découlent d’une stricte application des lois physiques dans un contexte relativement simple. Si je tombe en chute libre sur du béton du haut du dixième étage, j’y perdrai la vie. De même si j’avale d’un seul trait un gramme de trioxyde d’arsenic.
D’un côté plus positif, une meilleure connaissance des lois physiques, vérifiées par des millions d’observations, nous a permis de grandement améliorer notre santé et notre environnement. Elles nous préviennent aussi des dangers potentiels provenant de la nature et du monde que nous avons construit.
Par une application correcte et précise de ces nombreuses lois scientifiques, nous avons inventé des outils qui ont grandement amélioré nos conditions de vie. Mentionnons ceux qui nous ont permis de développer les vaccins, la filtration de l’eau, l’agriculture intensive et le transport sécuritaire rapide. N’oublions pas aussi tous les appareils qui, sans être essentiels, nous semblent aujourd’hui indispensables : du téléviseur à l’ordinateur, du téléphone portable au GPS.
Les prédictions assurées des lois physiques en cause nous permettent de concevoir et de fabriquer des appareils fiables qui nous rendent de grands services.
Prédictions probabilistes
Par ailleurs, certains domaines physiques beaucoup plus complexes se prêtent difficilement à des prédictions assurées. Pensons à la météo à long terme et à la santé humaine.
Dans le cas de la météo, de nombreux facteurs physiques la définissent pour un endroit précis à un moment précis, notamment la pression atmosphérique, la force et la direction du vent, l’humidité ou la température. Tous, naturellement, obtiennent leur énergie du Soleil, qui varie tout au long de la journée. Ajoutons que les activités humaines influencent de façon non négligeable les facteurs atmosphériques.
Par ailleurs, la santé humaine repose sur des systèmes biologiques tellement complexes qu’elle demeure difficilement prévisible. Des milliers de molécules organiques complexes interagissent dans un environnement en constant changement. Suivre les règles de bonne alimentation et d’exercices réguliers ne suffit pas. Il faut aussi tenir compte d’une génétique variable, d’une flore intestinale diversifiée, de multiples bactéries et virus environnants, entre autres facteurs.
Dans le domaine de la santé, les hypothèses jugées scientifiquement valables proviennent habituellement d’études cliniques à double insu, qui suivent un protocole rigoureux incluant des dizaines, sinon des centaines de sujets. Il n’est pas nécessaire de connaître les mécanismes biologiques actifs. Il suffit que les résultats soient statistiquement significatifs et reproductibles. Comme toute étude scientifique, ils ne seront reconnus comme tels que s’ils sont publiés dans une revue scientifique avec comité de lecture par des pairs.
Les prédictions ainsi obtenues seront donc de nature statistique. Elles comportent donc un risque non négligeable de ne pas se réaliser dans des cas particuliers.
Prédictions spéculatives
L’analyse des dispositions psychologiques et des interactions sociales présente des défis encore plus considérables.
Chaque personne est unique par son bagage génétique propre, son environnement et ses expériences. Ces facteurs concourent tous à former un profil psychologique particulier, lui-même en évolution constante. On peut possiblement prédire le comportement d’un type d’individu par rapport à une situation particulière, mais pas celui d’un individu particulier.
Ainsi, un homme violent portant une arme et contrôlant difficilement ses émotions aura plus de risque de devenir un meurtrier qu’un homme de paix et de concorde. Toutefois, cela dépendra aussi des réactions de la victime potentielle : tentera-t-elle de soutenir ou d’apaiser le conflit, résistera-t-elle, s’enfuira-t-elle ?
D’autre part, les mouvements sociaux ne sont prédictibles que dans l’ensemble puisqu’ils résultent des interactions entre des personnes de types différents aux intérêts variés, souvent divergents. Ces personnes sont aussi sensibles au contexte et à la manipulation des médias. Avec quelle assurance peut-on prédire les résultats d’une élection qui s’annonce serrée ?
Ajoutons que les sciences humaines reposent en grande partie sur des réponses données par des personnes interrogées dans un contexte hypothétique. Les enquêtes basées sur des déclarations verbales, des questionnaires d’opinion ou des échelles d’attitude ne prédisent que très faiblement le comportement effectif d’un individu placé dans une situation concrète.
Étant donné la complexité des états psychologiques et des interactions sociales, un traitement psychologique ou une mesure sociale n’ont de bonnes chances de réussir que si, notamment, l’imprévisible contexte futur est favorable à leur réalisation. L’argumentaire tentant de prédire une action spécifique demeure spéculatif.
« Rétrodictions » vérifiées
La science permet aussi de prédire la découverte future d’un évènement passé, ce que l’on a appelé une rétrodiction. Elle se fait sur la base de faits passés déjà connus et d’une théorie explicative les liant. Par exemple, l’examen d’un crâne par un médecin légiste pourrait lui faire conclure que la blessure provient d’un objet contondant d’un diamètre de deux centimètres. La découverte subséquente du marteau recherché, taché du sang de la victime et près des lieux du crime, confirmerait cette rétrodiction.
Autre exemple. L’évolution des espèces est parfois qualifiée de science historique ; elle utilise la datation de fossiles pour montrer les modifications progressives qu’ont subies certaines espèces au cours de millions d’années. Cependant, cette science peut aussi faire des prédictions concernant le passé.
Les plus anciens fossiles de baleine datent d’environ 50 millions d’années. Puisque les baleines ont des poumons et des mamelles, elles sont classées dans le groupe des mammifères. Des évolutionnistes ont fait la prédiction – à partir d’une puissante théorie – qu’on devrait trouver des fossiles de mammifères précurseurs, datant d’un peu plus de 50 millions d’années, qui auraient plusieurs caractéristiques typiques des baleines et de petites pattes pour leur déplacement sur la terre ferme. On a fini par les trouver – une rétrodiction vérifiée (1).
Une théorie valable doit pouvoir prédire de nouveaux faits cohérents avec ceux qui ont participé à la construire. Ces faits peuvent provenir de découvertes concernant un récent ou un lointain passé.
Objections spéculatives
Les pseudoscientifiques utilisent souvent des arguments spéculatifs qui seraient très difficiles, voire impossibles à confirmer ou à infirmer. Ceux qui utilisent cette tactique de confusion ne sentent eux-mêmes aucun besoin de démontrer la validité de leur argumentaire. Ils laissent toutefois entendre que leur opposant doit clairement le réfuter pour invalider leurs prétentions.
Certains adeptes de l’homéopathie avancent la « mémoire de l’eau » comme explication de l’effet allégué des granules homéopathiques – qu’ils admettent aussi ne contenir aucun ingrédient actif après des dizaines de dilutions centésimales répétées. Cet argument demeure spéculatif puisqu’il n’a jamais été scientifiquement démontré, et sans doute ne pourra jamais l’être.
Autre exemple, certains créationnistes proposent une « catastrophe apocalyptique » pour expliquer la dérive continentale de l’Amérique du Sud et de l’Afrique, continents autrefois assurément soudés ensemble. Ils utilisent sans preuve ce subterfuge spéculatif pour pouvoir fixer à quelques milliers d’années l’âge de certains fossiles semblables retrouvés aujourd’hui sur les berges de l’un et l’autre continent, maintenant séparés par des milliers de kilomètres. Pourtant, la chaîne de montagnes sous-marine au milieu de l’Atlantique témoigne clairement d’un lent éloignement de ces plaques continentales sur des dizaines de millions d’années.
Ces objections spéculatives visent à diluer les arguments scientifiques s’opposant aux prétentions avancées. Elles créent de la confusion chez ceux qui ne connaissent pas bien la rigueur de la méthode scientifique.
Le défi de mieux comprendre
Si la force d’une théorie tient à sa valeur prédictive, seules sans doute les théories physiques d’application directe pourront s’en réclamer totalement. Nous habitons un monde largement indéterminé à cause des interactions complexes dont il est constitué. Toutefois, cela ne signifie pas qu’on doive baisser les bras devant l’ampleur de la tâche. Au contraire, il faut relever le grand défi de mieux comprendre le monde naturel dont nous faisons partie.
Une théorie explicative partielle ou probabiliste fondée sur des faits a plus de chances de réussite qu’un choix aléatoire ou émotif. Pour déterminer le temps qu’il fera, une prédiction météorologique aide à planifier une randonnée bien mieux qu’un lancer de dé. Une analyse rigoureuse des politiques avancées par un candidat à un poste important, de même qu’un regard critique sur ses antécédents ou son caractère valent mieux qu’un élan émotif pour justifier son vote.
Aucune science n’est infuse ni parfaite. Toute science demande une application rigoureuse de la méthode scientifique, faite d’hypothèses cohérentes qui mènent à des prédictions vérifiables et reproductibles – selon ce que permet la complexité du domaine d’application.
Note
1. Barrette, Cyrille. Mystère sans magie, MultiMondes, 2006, pp. 210-211.