Arguments
Les raisons qui se cachent derrière nos convictions incluent toujours une part spéculative et des « faits » non facilement vérifiables ou reproductibles. De même pour nos opposants. Ainsi, devons-nous supposer qu’ils sont aussi sincères que nous pour poursuivre un dialogue rationnel et productif dans le but de rapprocher nos visions divergentes.
En général, les pseudoscientifiques soutiennent-ils leurs thèses de bonne foi ? Pensent-ils vraiment qu’ils ont de bonnes raisons de promouvoir leurs idées ? Voilà des questions auxquelles les sceptiques sont souvent confrontés.
Il y a des pratiques qui ont clairement été démontrées fausses par des recherches scientifiques. Pensons à l’homéopathie, à l’acupuncture ou à l’astrologie. Peut-on imaginer que leurs adeptes puissent être profondément convaincus de leur efficacité ?
Il existe aussi des conceptions populaires qui ne tiennent pas la route, notamment le créationnisme, l’immortalité de l’esprit et l’origine divine des « textes sacrés ». Ces croyances religieuses sont tenues pour vraies par un grand nombre de personnes et, bien que souvent elles n’aient pas été démontrées comme strictement fausses, rien ne semble les appuyer scientifiquement.
Peut-on admettre qu’on puisse honnêtement adhérer à d’aussi douteuses pratiques ou conceptions ?
Pratiques fallacieuses
Que certaines approches aient été démontrées comme fausses en théorie, de même qu’expérimentalement, n’empêche pas qu’elles puissent être socialement acceptées et partagées.
Les produits homéopathiques sont vendus librement dans presque toutes les pharmacies. Les acupuncteurs font partie d’un ordre professionnel légalement reconnu par le gouvernement du Québec. L’astrologie propose chaque année des dizaines d’ouvrages et chaque jour des horoscopes sont publiés dans des journaux qui, manifestement, trouvent de nombreux lecteurs.
Pourtant, ces trois pratiques ont été clairement rejetées par la science. En théorie, les dilutions homéopathiques réduisent à rien ou presque la concentration de produits actifs. Les méridiens d’acupuncture ne correspondent physiologiquement pas aux organes dits positivement affectés par l’introduction d’aiguilles. Les planètes et les étoiles sont si éloignées de la Terre qu’elles ne peuvent influer sur la personnalité humaine ou le cours des choses ; les effets astrologiques allégués semblent arbitrairement fixés.
De plus, puisque ces trois pseudosciences admettent ignorer leur mécanisme de fonctionnement, elles doivent ainsi avoir été dérivées, il y a des siècles voire des millénaires, par l’élaboration de calculs rigoureux. Aucun recueil de telles données n’est parvenu jusqu’à nous. L’état primaire des mathématiques et des systèmes de numérotation antiques laisse croire que si de telles statistiques ont existé, elles étaient plutôt sommaires. Même aujourd’hui, le compte précis des succès et des échecs n’est souvent pas tenu, encore moins analysé.
L’efficacité perçue de l’action de ces pratiques ne semble reposer que sur l’effet placebo et une sélection de témoignages positifs. Aucun effort véritable ne semble être consacré à la saisie de tous les cas. Les praticiens de ces pseudosciences (et leur clientèle) peuvent ainsi facilement se retrouver victimes du biais de confirmation.
Conceptions illusoires
Les croyances religieuses ne semblent reposer que sur l’espérance qu’elles puissent être vraies. Elles répondent aux besoins psychologiques des personnes qui y adhèrent, mais elles ne sont nullement démontrées par des faits observables de manière rigoureusement scientifique. Elles peuvent toutefois avoir des effets sociaux tant positifs que négatifs.
Le créationnisme, par exemple, soutient que l’Univers, les plantes, les animaux et les humains ont été conçus par un Dieu bon et tout-puissant il y a quelques milliers d’années. En cela, il s’oppose directement à la théorie scientifique de l’évolution des espèces soutenue par les nombreuses preuves géologiques, physiologiques et génétiques qui convergent indépendamment vers une lente et contingente évolution de la vie sur Terre au cours de milliards d’années.
L’immortalité de la conscience (et du corps) se révèle aussi très problématique. L’esprit humain dépend d’un cerveau qui se décompose totalement peu après la mort. Supposer que la pensée, qui en est issue, puisse survivre à cette dégénérescence relève d’une croyance émotivement puissante, mais impossible à vérifier scientifiquement.
D’ailleurs, aucun des 100 milliards d’humains qui seraient morts depuis 50 000 ans, estime-t-on, n’est venu de façon crédible raconter aux vivants ce qui se passe dans un hypothétique au-delà. La mort semble bien être la fin inéluctable de tous les humains comme de tous les autres organismes vivant sur Terre.
Il apparaît aussi clairement que les prescriptions prétendument divines de textes sacrés sont soit simplistes, soit fausses. De plus, des maximes bibliques « Œil pour œil et dent pour dent » et « Aimez-vous les uns les autres » présentent des aspects jusqu’à un certain point contradictoires et elles sont sûrement beaucoup trop simples pour être utiles dans une société complexe. Même si elles ont pu les inspirer, d’innombrables lois votées par les sociétés humaines les ont remplacées et sont en constante évolution vers plus de justice et d’humanité.
Divers commandements dans ces livres dits « sacrés » révèlent bien leur origine humaine, notamment les exhortations pour nous criminelles de tuer les adultères, les homosexuels et, même, les enfants indisciplinés. Et que dire des massacres d’autres peuples ordonnés par l’autorité divine protégeant « le peuple choisi » ! La place secondaire auxquelles les femmes sont reléguées par les religions dénote la société patriarcale de l’époque qui la tenait pour naturelle et évidente.
Malgré de nombreuses preuves contraires, l’immortalité personnelle et les prescriptions religieuses recueillent toujours aujourd’hui l’assentiment d’une majorité d’humains. Et le créationnisme reste populaire dans certains milieux. Le besoin de donner un sens surnaturel à la vie demeure primordial pour une grande partie de l’humanité. Une irrépressible quête de liens sociaux et de sécurité paralyse l’examen critique des nombreuses lacunes et contradictions des religions.
Se tromper honnêtement
Peut-on raisonnablement conclure que les personnes qui pratiquent les médecines douces le font en toute bonne foi ? Devrions-nous reconnaître l’honnêteté des croyants religieux en l’origine divine de divers écrits dits sacrés ? Sans doute, car la grande majorité semble sincère.
Doit-on cesser pour autant de débattre de ces sujets par crainte de froisser ses interlocuteurs ou ses lecteurs potentiels ? À mon avis, probablement pas dans presque tous les cas. Des questions importantes de santé, d’éducation et d’éthique sont en jeu.
Même s’il est rare qu’une pratique thérapeutique parallèle soit directement nocive, on se doit de la dénoncer. De même si elle remplace un médicament efficace, comme le fait l’homéopathie pour prévenir ou traiter la malaria. Toutefois, si elle n’a aucun effet physiologique, sauf celui du placebo, la maladie mineure qu’elle prétend traiter disparaîtra probablement d’elle-même, comme le rhume ou la migraine. Il reste le coût souvent inutile qui y est associé et les inévitables erreurs, telles des aiguilles d’acupuncture infectées.
L’astrologue qui ne prodigue que des conseils encourageants, prudents et aptes à inciter leurs clients à prendre la situation en main cause normalement peu de tort. D’autre part, si ses remarques dirigent ses clients vers une solution plutôt qu’une autre, il ou elle porte la lourde responsabilité d’avoir pu suggérer un choix inapproprié ou dangereux. De plus, il ou elle n’a généralement pas la formation en psychologie requise pour dialoguer avec une personne troublée. D’autre part, la croyance en la pensée magique que l’astrologie suggère s’oppose à une nécessaire éducation à l’esprit critique dans un monde complexe où tous peuvent diffuser leur opinion.
Les croyants religieux sont convaincus de leur vision surnaturelle du monde. Les rites auxquels ils s’adonnent sont généralement inoffensifs, si l’on exclut des pratiques telles que l’excision, le mariage forcé et, en général, la place secondaire dévolue aux femmes – pratiques auxquelles on doit fermement s’opposer.
La plupart des croyants choisissent d’ailleurs les préceptes religieux qui leur paraissent les plus moraux et oublient ceux qui sont manifestement injustes ou qui causent du tort à d’autres personnes. Si les croyances religieuses ne sont pas imposées à quiconque ni enseignées à l’école publique, elles auront normalement peu d’impact dans les sociétés laïques, libres et démocratiques.
Bien sûr, parmi les pseudoscientifiques et les religieux, il se trouve une minorité de tricheurs et d’extrémistes dont la cupidité ou l’idéologie pourraient causer de grands torts à d’autres humains.
Faire avancer l’intercompréhension
La grande majorité des adeptes et des praticiens des pseudosciences ou des religions sont honnêtes et sincères. Les sceptiques doivent trouver une façon plus productive de dialoguer avec eux. De part et d’autre, une conversation raisonnable tend à nuancer son propre argumentaire.
À l’occasion, une conférence donnée par un ou une scientifique qui soutient un point de vue minoritaire ou par une personne religieuse ouverte à la discussion devrait s’avérer salutaire pour chaque partie. De temps en temps, les Sceptiques du Québec proposent de telles conférences spéciales à leurs membres et au public.
Une période de questions suit toujours les conférences. Des membres de l’auditoire peuvent alors faire connaître leur point de vue en posant des questions directement au conférencier ou à la conférencière. Notre revue Le Québec sceptique peut servir à poursuivre le débat.
Entre gens honnêtes et raisonnables, un terrain d’entente peut s’établir pour faire avancer les choses. À tout le moins, on favorisera ainsi une meilleure compréhension des points de divergence.