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Les prétentions de l’ignorance

Lorsqu’on ne sait pas, évitons de postuler une cause surnaturelle. Cette dérobade idéologique aboutit toujours à un désolant cul-de-sac cognitif. Poursuivons plutôt les investigations. Tentons de trouver une réponse satisfaisante et utile.

Revenons sur la thèse suivante : attribuer à une intervention divine un phénomène inexpliqué freine la recherche d’une explication valable. Cette échappatoire constitue une excuse facile à notre ignorance. Nous renonçons alors à comprendre comment fonctionne la réalité. Nous perdons la chance de découvrir un aspect du réel qui, outre le plaisir de mieux connaître la nature, pourrait rendre un grand service à l’humanité.

Cette habitude millénaire d’attribuer à une divinité ce qu’on ne comprend pas surgit encore aujourd’hui dès qu’on tente de retrouver l’origine ultime d’un phénomène. Celle, par exemple, du cosmos, de la vie, de l’humanité, de la conscience ou de la moralité. Ce sont des questions complexes pour lesquelles l’appel dogmatique à une cause divine donne une réponse objectivement non satisfaisante et parfaitement inutile.

Démarche opportuniste

Dans le passé, lorsque nous étions aux prises avec des événements extrêmes et dangereux dont nous ignorions la provenance, nous tentions de les attribuer à un agent imaginaire auquel nous aurions déplu. Les divinités grecques en sont des exemples bien connus. Ainsi, le tonnerre et les éclairs ont été attribués à Zeus, le dieu du ciel ; les inondations et les tremblements de terre à Poséidon, le dieu de la mer.

Dans le monde occidental, les dieux de l’Antiquité ont été remplacés par un Dieu unique duquel proviendraient autant les catastrophes imprévisibles que les événements heureux ; les premiers étant considérés comme une punition et les seconds comme une récompense. Cette approche opportuniste ne donne pas une réponse pratiquement utile bien qu’elle puisse être satisfaisante au niveau psychologique.

Nous savons aujourd’hui comment se forment les éclairs et les tremblements de terre. Et nous tentons de les éviter le plus possible en nous protégeant avec des paratonnerres et en prédisant les soubresauts de la croûte terrestre. Depuis quelques centaines d’années, la démarche scientifique nous permet de mieux comprendre comment fonctionne la nature et de prendre des mesures efficaces pour nous protéger de ses dangers dans la mesure du possible.

Naissance du cosmos

La meilleure explication scientifique de l’origine de l’Univers raconte l’évolution de la matière et de l’énergie à partir d’un « big bang » initial il y a 13,8 milliards d’années. Cette théorie repose sur de solides preuves acceptées par presque tous les astrophysiciens, notamment l’expansion observée de l’espace intergalactique et le fond cosmique de micro-ondes détecté. L’élaboration de cette idée explique aussi la formation des atomes, des étoiles, des galaxies et de planètes comme la nôtre.

Qu’y avait-il avant le big bang, avant même que la matière, l’énergie, l’espace et le temps n’existent ? Personne ne le sait. Notre ignorance à cet égard est totale. Il est possible qu’elle le demeure, car le néant ne laisse pas de traces. Ces difficultés n’empêcheront pas la science de rechercher une explication valable et de découvrir d’autres facettes intéressantes d’un Univers toujours aussi mystérieux.

Déclarer que Dieu a créé le monde ne fait pas avancer la connaissance. Une telle affirmation a tendance à stopper la recherche puisque la réponse est déjà trouvée. De plus, elle n’explique rien du tout. Elle introduit un concept vide de contenu qui n’a aucune utilité. La simple logique voudrait aussi qu’on se demande qui a créé Dieu – pour sombrer alors dans une régression à l’infini de créateur en créateur. De plus, si Dieu n’a pas de cause, pourquoi l’Univers devrait-il en avoir une ?

Origine de la vie

Comment des molécules particulières ont-elles pu s’agglomérer pour former le premier organisme vivant qui pouvait se nourrir et se reproduire, fût-elle une simple bactérie ? C’est une question à laquelle la science n’a pas encore répondu clairement. Les premiers organismes vivants se sont probablement développés il y a plus de quatre milliards d’années. Les fossiles de cette première vie sans squelette sont très rares, car les empreintes fossilisées des organismes originaux ont probablement été détruites par les importantes transformations géologiques d’une Terre en formation.

Si les traces sont disparues, il ne reste plus qu’à tenter de recréer les conditions primordiales en laboratoire pour démontrer comment la vie aurait pu éclore. C’est un domaine de recherche qui occupe de nombreux scientifiques. Plusieurs hypothèses explicatives sont aujourd’hui en concurrence. Une découverte ou une expérimentation concluante déterminera laquelle aura le plus de chances d’être vraie.

Devant la complexité des organismes vivants – même les plus simples –, les créationnistes soutiennent que la vie n’a pu progressivement se former à partir de molécules inanimées suivant des principes chimiques et évolutionnistes. Ils postulent donc qu’un divin Créateur est requis pour expliquer la formation des premiers organismes vivants. Ils n’ont aucun intérêt à la poursuite de recherches à ce sujet. La découverte de vie sur d’autres planètes ne les convaincrait probablement pas, ni non plus les conditions particulières et les millions d’années requises à l’éclosion d’un certain type de vie.

Commencement de l’humanité

Le développement de la vie sur Terre est relaté par la théorie de l’évolution des espèces proposée par Charles Darwin en 1859. Elle a été confirmée par la découverte de millions de fossiles d’animaux datés par des méthodes bien établies de décomposition d’éléments radioactifs. D’autres preuves la soutiennent, notamment des facteurs anatomiques, génétiques et biogéographiques bien documentés. Elles convergent vers la conclusion d’ancêtres communs pour toute vie sur Terre.

Ce processus suffit-il à expliquer l’apparition de l’espèce humaine ? La vaste majorité des biologistes et des évolutionnistes en voient des preuves incontournables. Les humains et les singes ont eu un ancêtre commun il y a environ huit millions d’années. Ils ont évolué séparément pour aboutir aux différentes espèces de primates aujourd’hui bien adaptées à leur environnement respectif.

Selon certaines estimations, humains et chimpanzés partagent d’ailleurs au moins 95 % de leurs gènes. Par ailleurs, plusieurs espèces d’hominidés se sont séparées en différentes lignées dont l’une a abouti à l’homo sapiens il y a environ 200 000 ans. Certaines ont même cohabité avec notre espèce il y a moins de 50 000 ans avant de disparaître : les Hommes de Néandertal, de Denisova et de Florès.

Une telle conception de l’évolution humaine s’oppose naturellement à l’idée religieuse qu’un Dieu aurait créé toutes les espèces séparément à la même période. Elle est aussi incompatible avec l’hypothèse d’interventions divines ponctuelles dirigeant le processus évolutif. Y souscrire stoppe la recherche d’une meilleure compréhension de nos origines.

Émergence de la conscience

La conscience de ses perceptions, de ses pensées et de soi provient de processus complexes qui se passent dans le cerveau de chaque individu. L’alcool et les drogues altèrent le fonctionnement du cerveau et ont un effet mesurable sur la conscience. Un accident au cerveau, une maladie ou la vieillesse pourront aussi la troubler ; la mort la fera disparaître.

Comment une chose aussi immatérielle et intangible que la conscience émane-t-elle des processus chimiques qui se passent dans le cerveau ? Nul ne le sait, mais les recherches se poursuivent. De nombreux scientifiques tentent de comprendre comment la conscience semble émerger d’un réseau complexe de neurones interconnectés baignant dans un liquide extra synaptique contenant des millions de types de molécules.

La réponse de la religion chrétienne (et de bien d’autres) a été de postuler une entité immatérielle distincte du corps appelée « âme ». Une intervention divine l’aurait insufflée dans le corps de chaque humain à la conception et cette âme le suivrait durant toute sa vie. Elle le quitterait à la mort pour aller on ne sait où. Pourquoi certains scientifiques chercheraient-ils l’origine de la conscience dans le cerveau ? Puisque, selon un certain point de vue « spirituel », elle fait partie de l’univers inatteignable des esprits.

Source de moralité

Des règles sociales complexes caractérisent les espèces animales qui vivent en groupe. Un sens moral inné permet à ces espèces sociales de survivre et de prospérer. La coopération entre individus est essentielle et elle est récompensée de diverses façons. D’autre part, les tricheurs sont réprimandés et des procédures de réconciliation sont utilisées pour conserver la cohésion du groupe. Chez les primates non humains, le partage, l’enlacement, l’épouillage et la sexualité contribuent notamment à ressouder les relations à l’intérieur du groupe. Les humains ont recours à des approches semblables, mais plus complexes et adaptées à la culture de leurs groupes spécifiques.

La règle d’or de « ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent » a probablement servi de guide à toutes les sociétés humaines, des plus primitives aux plus récentes. Le minimum d’égalité et de réciprocité qu’elle requiert entre les membres d’un groupe tend à assurer sa continuité. Toutes les religions prônent d’ailleurs une version de cette règle, qu’elles prétendent tenir de source divine.

Les religions abrahamiques, par exemple, soutiennent que les règles essentielles de moralité proviennent des tables de lois données à Moïse par Dieu il y aurait environ 3000 ans. Cela signifie-t-il que les règles de « ne pas tuer, voler et mentir » n’étaient pas pratiquées à l’intérieur du groupe avant cette date par le peuple juif et par tous les peuples voisins, entre autres égyptien, indien et chinois ? Sûrement pas : elles faisaient déjà partie de la vie sociale de tous ces groupes d’humains.

Autre incongruité : après avoir observé pendant environ 200 000 ans la rude et brutale existence d’homo sapiens, le Dieu de la Bible aurait décidé qu’il était temps qu’il intervienne dans les affaires humaines. Il a alors choisi de donner des règles indispensables de vie en société à un tout petit peuple relativement primitif. Il aurait dû le faire beaucoup plus tôt et pour toutes les communautés humaines. De tels mythes trompeurs, puisés dans des textes dits sacrés, ont souvent retardé l’élaboration de règles équitables de vie en société.

Les limites des visions religieuses

Les réponses dogmatiques issues des religions ne freinent pas seulement la recherche scientifique et l’émancipation sociétale, elles sont manifestement fausses. L’histoire des erreurs religieuses et la multiplicité des points de vue sectaires en apportent des preuves irréfutables.

Par exemple, ce n’est qu’à partir du siècle des Lumières que des sociétés de plus en plus séculières ont trouvé raisonnable de s’opposer au génocide, à l’esclavage, aux inégalités entre hommes et femmes et à la répression des homosexuels. Tous ces comportements cruels et injustes sont explicitement acceptés dans la Bible. Les meilleures façons d’organiser les sociétés complexes d’un village global sur une Terre aux ressources limitées ne se trouvent pas dans le simplisme dogmatique et parfois erroné d’anciens livres sacrés.

Par ailleurs, la plupart des religions excluent les autres religions concurrentes comme source de vérité. Si vous êtes chrétien, vous croyez dans la résurrection du Christ et en sa divinité. Ni les juifs, ni les musulmans, ni les bouddhistes, ni les hindouistes ne tiennent cela pour vrai. Si les preuves avancées pour justifier ces croyances étaient convaincantes, les croyants d’autres religions ne devraient-ils pas les reconnaître ?

Il y a bien sûr des conversions d’une religion à une autre, mais en général vous pratiquez la religion de vos parents. Tous les adeptes sérieux ne doutent pas des fondements de leur religion. Par ailleurs, les milliers de « vérités » religieuses ne peuvent toutes être vraies à la fois. Elles sont manifestement des constructions culturelles d’utilité limitée.

Toutefois, certaines règles religieuses ont été utiles lorsqu’elles ont eu pour but l’amélioration de la vie en société. Comme toutes les lois humaines, elles doivent s’adapter aux conditions sociétales changeantes. La caution divine qu’elles invoquent rend cette nécessaire évolution plus difficile.

Les comment et les pourquoi

La vérité sur nos origines ne se trouve ni dans un appel au divin ni dans les mythes des livres sacrés. Peut-on faire confiance à la science pour répondre à ces questions ultimes ?

La science décrit comment fonctionne le monde. Elle découvre les principes physiques qui expliquent les mécanismes derrière les phénomènes que l’on observe. La connaissance de ces lois nous permet d’élaborer les outils technologiques qui nous rendent la vie plus agréable. Elle satisfait aussi notre curiosité sur notre véritable place dans l’Univers.

Pourra-t-elle un jour expliquer l’origine du cosmos au-delà du big bang ? La naissance du premier organisme vivant ? Les débuts de l’humanité ? L’émergence de la conscience ? Les sources de la moralité ? Elle se rapproche de plus en plus d’une réponse satisfaisante, mais cette recherche débouchera sans doute sur encore plus de mystères à éclaircir.

La science n’est pas un système de croyances. Elle propose des méthodes rigoureuses pour déterminer si une hypothèse décrit bien la réalité. Si les preuves avancées la soutiennent, le scientifique y donnera provisoirement son accord. Sinon, il estimera qu’elle n’est probablement pas vraie. Face à un phénomène inexpliqué, le scientifique choisit l’humilité de dire qu’il « ne sait pas » plutôt que l’arrogance de prétendre sans preuve qu’il sait.

La science répond à la question « comment ». Saura-t-elle un jour répondre aux ultimes « pourquoi » ? Pourquoi les lois physiques sont-elles ce qu’elles sont ? Pourquoi la pensée émerge-t-elle de la matière ? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

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