Arguments

L’argumentaire éthique

Une éthique efficace se préoccupe d’abord des conséquences d’une action sur autrui. Elle ne suit pas aveuglément des principes établis, si admis soient-ils. Revue d’une approche sceptique à l’éthique.

Chaque jour, nous devons faire face à des questions éthiques. Elles demandent une certaine réflexion pour prendre la « bonne » décision. En voiture, êtes-vous parfois tenté de dépasser la limite de vitesse prescrite pour rattraper un retard ou pour le plaisir d’aller plus vite ? Si vous prenez le métro, avez-vous donné un peu d’argent au musicien qui tendait la main ou encore laissé votre place assise à une personne âgée ? Dans ces exemples, les conséquences de vos actions seront sans doute mineures, mais ce n’est pas toujours le cas.

Un comportement « bon » ou « moral » s’accorde avec la règle morale pertinente et un comportement « mauvais » ou « immoral » l’enfreint. En général, certaines actions font plaisir et rendent heureux, elles tomberont dans la catégorie des effets « positifs » à l’égard d’autrui. Dans le cas contraire, si elles font souffrir ou rendent malheureux, elles seront vues comme des effets « négatifs » ou nocifs pour le bien-être d’une autre personne.

L’éthique s’appuie sur des valeurs ou des principes pour justifier les règles morales. Ainsi, le principe de ne pas faire de tort à autrui justifie la règle morale de ne pas excéder la limite de vitesse sur la route. L’éthique fait appel à des raisonnements et à l’esprit critique, si important dans la démarche sceptique, pour déterminer le contenu précis et les limites d’une règle morale. Par exemple, il pourrait exister des circonstances qui justifieraient une vitesse élevée, notamment une urgence médicale.

Éthique conséquentialiste

Les sceptiques modernes suivent en général une éthique « conséquentialiste ». Ils tentent de fonder leurs actions sur les conséquences prévisibles qu’elles peuvent avoir. Ils choisiront celles dont les conséquences positives surpasseront les négatives. Si un tel calcul « utilitariste » s’avère assez souvent difficile, des principes éthiques ou des lois civiles aident à guider leur comportement.

Les règles morales de ne pas tuer, voler ou mentir constituent des préceptes généraux de vie en société qui simplifient la prise de décision. Elles doivent toutefois être suivies d’un calcul des effets probables pour s’assurer que les circonstances ne favorisent pas – par exception – d’agir autrement. Par exemple, tuer en légitime défense, voler le voleur pour restituer à la victime ou dire un pieux mensonge pour ne pas blesser les sentiments d’une personne.

Les sceptiques ne sont donc pas de stricts « déontologistes » qui remplissent des obligations morales encodées dans des règles inflexibles. Il se produit d’ailleurs assez souvent des conflits entre différents droits et devoirs sur lesquels se fonde la déontologie. Lesquels auraient préséance sur d’autres ? Qui sera favorisé ? Cela dépendra des circonstances : la liberté de religion s’oppose parfois aux libertés de la communauté LGBT, le droit à la vie du fœtus à celui de l’autonomie de la mère.

Les sceptiques n’adhèrent pas non plus à une « éthique de la vertu », qui s’appuie sur le caractère présumé vertueux d’un individu et de ses valeurs. Un « sage » gourou peut se tromper sur la conduite à suivre dans des circonstances particulières. D’autres « sages » pourraient d’ailleurs différer sur la justesse de l’action morale à entreprendre. Rechercher d’abord un comportement jugé vertueux, tel être franc ou courageux, n’apporte pas nécessairement la solution idéale à un problème affectant d’autres personnes.

Principes fondamentaux

Les raisonnements éthiques s’appuient sur de grands principes généralement acceptés par tous. Ils n’ont pas eux-mêmes besoin de justification – ils apparaissent comme des conditions essentielles de vie en société. Ces sentiments moraux fondamentaux proviendraient de comportements qui ont été sélectionnés par l’évolution darwinienne : ils donnaient un avantage à un individu ou au groupe qui les adoptait.

La règle d’or est l’un de ces principes : « Fais aux autres ce que tu aimerais qu’ils te fassent ». Elle représente un idéal difficile à atteindre dans bien des cas. Il faut aussi s’assurer de ce que les autres aiment vraiment. Son pendant négatif, la règle d’argent est sans doute plus suivie, car elle n’impose pas un devoir positif, mais plutôt des restrictions : « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent ». Ces règles impliquent des principes d’égalité, d’équité et de réciprocité entre les humains, conditions primordiales de vie harmonieuse en groupe.

Dans la conception de règles morales particulières à partir de ces préceptes généraux, plusieurs philosophes ont suggéré la prescription suivante : « Agis seulement d’après la maxime selon laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » (le test d’universalité d’Emmanuel Kant).

Dans la même veine, d’autres ont suggéré que les législateurs fassent abstraction de leur position réelle dans la société (le voile d’ignorance de John Rawls). Au lieu d’être des représentants judiciaires respectés de l’État et d’âge moyen, ils pourraient s’imaginer être de jeunes ou de vieux citoyens travaillant en usine ou mendiant dans la rue. Les règlements ainsi élaborés auront plus de chances d’être équitables pour tous les membres de la société.

Ainsi, les lois de notre pays, de notre province et de notre ville sont issues d’un effort collectif de mieux vivre ensemble. Elles représentent un code éthique complexe que les parlements et conseils de ville, élus par les citoyens auxquels ils sont redevables, ont patiemment élaboré pour qu’il corresponde le mieux possible aux besoins et aux intérêts changeants de leur population. Perfectible, il évolue en réaction aux avancées scientifiques et technologiques. Contestables, certaines de ses dispositions sont régulièrement remises en question, car elles ont pu favoriser un groupe particulier plus bruyant dans ses revendications au détriment d’un autre groupe moins influent.

Cohérence morale

Comme tous les argumentaires, les éléments d’un raisonnement éthique doivent être cohérents entre eux, soit ne pas se contredire. Les prémisses doivent aussi être conformes aux faits, ils doivent éviter les erreurs, les approximations abusives et les biais. Prenons aussi soin de ne pas escamoter des faits qui ne concordent pas avec la conclusion recherchée ou qui pourraient en réduire la portée. Là souvent, réside la faiblesse d’un argumentaire.

L’argument par analogie est souvent utilisé en éthique puisqu’il offre un raccourci au parfois difficile calcul utilitariste des effets positifs et négatifs probables d’une action. Il compare un cas particulier à une situation analogue déjà jugée moralement valable. Il soutient que si on a accepté une situation analogue, on devrait par cohérence accepter ce cas particulier avec qui il partage certaines caractéristiques. Ce type de raisonnement n’est pas une preuve formelle de la validité morale de la proposition avancée.

Si l’analogie est pertinente (dans ses aspects importants) au cas étudié, elle suggère fortement d’accepter la proposition par souci de cohérence morale. Elle suit le principe d’égalité de traitement, généralement accepté en éthique. Par exemple, si on souhaite qu’autrui ne vole pas nos biens, on ne devrait pas analogiquement voler le bien d’autrui.

Argumentaire éthique

L’argumentaire éthique diffère de l’argumentaire scientifique par le but visé. D’une part, la preuve de vérité scientifique se trouve dans la prédiction physique réalisée – d’autant plus forte que les vérifications rigoureuses s’accumulent. Elle peut même atteindre le statut de loi universelle si elle résiste à toutes les tentatives de réfutation pendant de nombreuses années.

D’autre part, la confirmation d’une vérité éthique réside dans la réalisation de l’objectif social souhaité, qui peut être le bonheur humain, le fonctionnement harmonieux de la société ou toute autre condition sociale majoritairement choisie. Elle est souvent temporaire et varie selon les cultures, les lieux et les époques. L’évaluation de son succès repose sur les observations de ses effets sur une personne ou un groupe donné de personnes.

Juger une action par les conséquences qu’elle a sur autrui fonde le raisonnement éthique. Les autres approches, telles la déontologie ou l’éthique de la vertu, reposent finalement sur des principes préalablement dérivés d’une éthique conséquentialiste. En effet, comment peut-on arriver à des principes absolus (déontologiques) ou à des principes « vertueux », sans au départ considérer les conséquences d’une action sur d’autres humains ?

Évaluer les effets d’une décision particulière sur d’autres personnes implique un calcul utilitariste, parfois complexe, de divers impacts (positifs et négatifs) sur elles. Il doit toutefois s’effectuer avec la rigueur requise en prenant soin d’y inclure tous les aspects pertinents. Si l’action peut être posée par étapes, il serait sage d’en vérifier les effets intermédiaires et, au besoin, corriger le tir. Une révision finale des résultats devra être entreprise afin de disposer de faits plus solides la prochaine fois.

En éthique comme en science, un argumentaire valable doit tenir compte de tous les faits pertinents à la proposition examinée. La logique qui le soutient doit être sans failles et tenir compte du degré d’acceptabilité actuelle des principes éthiques invoqués comme justification. Les biais accommodants et les faibles analogies doivent être évités (voir tableau page suivante pour une liste partielle). Les effets escomptés doivent être suffisamment probables et leurs manifestations vérifiables.

2020 - qs101p05