Végé

Dilemmes moraux liés au véganisme

Considérer les animaux comme égaux en droits aux humains soulève de grandes difficultés pratiques. Souvent, leurs intérêts s’opposent totalement aux nôtres. Examinons certains dilemmes moraux que la vision végane suscite.

« Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’ils vous fassent. » Cette règle éthique, dite « d’argent », gère efficacement les interactions entre les membres de différentes sociétés humaines. C’est sur elle que s’appuient les lois édictées par divers paliers gouvernementaux pour réguler les échanges entre citoyens. Cette règle établit les principes d’égalité et de réciprocité essentiels à la vie en groupe. Elle constitue en quelque sorte le fondement de la « conscience morale » humaine.

Le mouvement végane estime qu’elle devrait englober tous les êtres vivants « sensibles », tels les mammifères, les reptiles, les oiseaux, les poissons, les céphalopodes (pieuvres) et les crustacés ainsi que toute vie dont on peut vérifier ou supposer qu’elle ressent de la douleur. Certains incluent même les insectes dans l’ensemble des êtres sensibles, puisqu’ils doivent eux aussi ressentir la douleur : c’est la façon dont la nature signale aux êtres vivants un danger à leur intégrité physique.

Précisions sémantiques

Même si l’espèce humaine fait aussi partie du règne animal, distinguons-la sémantiquement des autres espèces sensibles que nous spécifierons par le terme général « animal ». Est-il alors moralement justifié de considérer d’étendre la règle d’argent à tous les animaux ? Convient-il de les traiter comme des « patients » moraux, soit des êtres qui puissent subir un préjudice moral ?

Selon une théorie éthique, les humains seraient les seuls êtres sensibles qui puissent être des « agents » moraux : les seuls qui soient moralement tenus responsables de leurs comportements. Notons que les humains sont autant des agents que des patients moraux. Étant donné leur absence de conscience morale, les animaux ne peuvent être que des patients moraux.

Selon la vision végane, si les humains traitent les animaux de façon différente de leur propre espèce, ils sont moralement coupables de « spécisme ». Toutefois, les « droits » accordés aux animaux sont naturellement limités par leur capacité à les exercer. Ils auraient droit à une vie heureuse et libre, à une mort de vieillesse et évidemment à la satisfaction de leurs besoins primaires, mais ils n’auraient pas droit de manipuler une arme à feu chargée ni de signer des contrats – leur absence de conscience morale ne le leur permettrait pas, même s’ils en étaient physiquement capables. C’est d’ailleurs ce manque de responsabilité morale qui permet aux animaux carnivores de manger sans remords des herbivores et aux gros poissons de manger des petits poissons.

L’approche végane, qui consiste à reconnaître certains droits fondamentaux aux animaux, suscite d’importants dilemmes moraux pour les humains envers les animaux. La cohabitation de ces deux groupes d’êtres vivants sur une planète aux ressources limitées crée d’irréductibles conflits d’intérêts. Examinons-en quelques-uns.

Dilemme évolutif

Au cours de millions d’années, l’évolution darwinienne a progressivement façonné les caractéristiques biologiques d’Homo sapiens. Elle l’a fait omnivore, lui donnant ainsi accès à une grande variété d’aliments nutritifs d’origines végétale et animale. Si l’un venait à manquer, un autre pouvait le remplacer. Cette flexibilité a été une condition de survie, car l’espèce humaine a plusieurs fois frôlé l’extinction.

Manger de la viande aurait aussi été un facteur important dans le développement du cerveau humain. Cette source compacte de calories aurait favorisé la croissance de cellules cérébrales qui demandent vingt fois plus d’énergie que les tissus d’autres organes (1). D’autre part, passer de proie facile à redoutable chasseur requiert des stratégies innovatrices de survie, telles que la fabrication d’armes et d’outils avec des pierres ou des os d’animaux et la confection d’habits avec leur fourrure pour se protéger du froid, ainsi que le travail planifié du groupe permis par le langage – stratégies favorisées par un plus gros cerveau.

Les intérêts des humains et des animaux étaient donc en conflit permanent. Le dilemme moral ne pouvait pas se résoudre, car manger des animaux et utiliser leur fourrure étaient une question de survie.

Dilemme civilisateur

Pendant environ 200 000 ans, les humains ont vécu l’existence brutale et précaire de petits groupes de chasseurs-cueilleurs. Ils devaient parfois parcourir de grandes distances pour trouver de quoi manger. Il y a quelque 10 000 ans, ils ont commencé à cultiver la terre et à domestiquer certains animaux sauvages. Ils n’avaient plus à se déplacer de plus en plus loin pour trouver leur nourriture. Les animaux de trait les aidaient aussi à labourer les champs et leur fournissaient des moyens de transport plus rapides et moins fatigants que la marche.

Ces pratiques plus efficaces pour s’alimenter et se déplacer leur ont permis de vivre en plus grands groupes, de fonder des villages, puis des villes. Le fait qu’un grand nombre de personnes vivent ensemble permet la spécialisation des tâches et les échanges de bons procédés. Ce fut le début de la civilisation, des lois, de l’écriture, de l’art, de la technologie, etc.

Toutes ces avancées auraient été grandement retardées sans l’élevage pour rendre la nourriture plus accessible toute l’année et sans l’usage des animaux pour l’agriculture et le transport. Les progrès civilisateurs de l’humanité ont en grande partie reposé sur l’exploitation animale.

Pendant des millénaires et jusqu’à tout récemment (il y a environ cent ans), les labours s’effectuaient avec l’aide essentielle du travail animal. Il en allait de même pour le transport des personnes et des marchandises. Les intérêts de l’humanité étaient en conflit direct avec ceux des animaux, tels que perçus par les véganes.

Dilemme alimentaire

De grandes associations diététiques nationales approuvent les régimes alimentaires véganes « bien planifiés ». Elles estiment qu’un choix judicieux de plantes peut fournir tous les éléments nutritifs nécessaires à un humain, quel que soit son âge ou sa condition : bébés, femmes enceintes ou vieillards. Toutefois, ce n’est pas sans risque.

L’essentielle vitamine B 12 n’est pas présente dans les plantes. Les véganes doivent s’assurer de prendre quotidiennement des suppléments de cette vitamine sous forme de comprimés ou d’additifs dans des produits végétaliens transformés. Sinon, ils risquent une carence qui peut entraîner « d’irréversibles dommages neurologiques (2) ». Une étude assez récente en Grande-Bretagne montre que seulement la moitié des véganes ont suffisamment de vitamine B 12 pour éviter une dangereuse insuffisance (3).

Rappelons que cette vitamine a été identifiée durant les années 1940 et produite durant les années 1950. Ceux qui ne mangeaient que des plantes avant cette période couraient le risque de carence importante en vitamine B 12 – à moins d’en absorber de petites quantités dans des végétaux (ou de l’eau) contaminés par des déjections animales. Contrairement aux véganes, les végétariens ont eu la bonne idée d’étendre leur régime alimentaire aux produits laitiers et aux œufs, qui contiennent de la vitamine B 12.

D’autres carences sont difficiles à éviter, par exemple celles de certains types d’oméga-3 (voir Québec sceptique, no. 101 : Le mirage du véganisme - Romain Gagnon). Elles peuvent conduire à des problèmes de vision et de santé mentale, ainsi qu’à un quotient intellectuel plus bas. Il faut aussi s’assurer de consommer des plantes contenant une variété d’acides aminés et assez de fer, de vitamine D et de calcium.

On ne peut s’attendre à ce que la population en général ait suffisamment de connaissances et de discipline pour choisir tous ses repas avec soin et ainsi éviter de dangereuses carences nutritives. La viande, le poisson, le lait et les œufs rendent ce choix beaucoup plus aisé – particulièrement dans les cas d’allergies alimentaires à certaines légumineuses et noix. Par ailleurs, un régime végétalien ne convient manifestement pas à tous. Internet abonde en témoignage d’ex-véganes qui ont dû abandonner ce régime pour des raisons de santé.

Le conflit d’intérêts entre les besoins en nutrition des humains et la vie des animaux d’élevage peut être minimisé puisque, depuis quelques dizaines d’années seulement, l’humain peut assez bien compenser les déficiences de certains éléments nutritifs dans les plantes par des suppléments synthétisés. La difficulté réside dans la planification rigoureuse et soutenue de repas véganes bien équilibrés.

Dilemme écologique

Nous partageons la planète avec des millions d’autres espèces animales. Chacune a besoin d’espace et de nourriture pour vivre – souvent aux dépens des espèces de son entourage. Un équilibre populationnel entre les différentes espèces s’établit naturellement.

L’espèce humaine est passée de quelques millions d’individus il y a 10 000 ans à presque 8 milliards aujourd’hui. Elle a accaparé de plus en plus de ressources terrestres pour l’agriculture, l’élevage, les habitations, le chauffage, les routes, les usines, les mines…

Les animaux qui habitaient les forêts et les champs où les humains se sont établis y ont été chassés ou tués. L’humanité est ainsi responsable de la mort de milliards d’animaux chaque année depuis des millénaires. L’espace qu’elle s’approprie pour se développer se fait nécessairement aux dépens des autres espèces. Les vies animales sont sacrifiées en grand nombre, quotidiennement, pour faire place à une espèce humaine en pleine explosion démographique.

Les intérêts des animaux sauvages ont toujours été subordonnés aux besoins croissants de l’humanité. C’était ainsi dans le passé. C’est toujours le cas aujourd’hui. Tous les membres de la société humaine y participent par définition, même les véganes les plus militants.

Dilemme sanitaire et technologique

Sauf pour les espèces domestiquées, la cohabitation humains-animaux a toujours été difficile. Nous ne tolérons pas les animaux sauvages dans nos jardins, dans nos maisons et dans nos entrepôts. En plus de causer des dégâts, ils menacent la santé publique. Nous les exterminons (ou, au mieux, les repoussons) avec du poison, des pièges ou des fusils.

Par ailleurs, si une bête a une maladie contagieuse, on condamnera tout le troupeau à l’extermination plutôt que de soigner chaque animal en quarantaine, comme on le fait pour des humains. Les animaux sauvages, dont les oiseaux, sont aussi souvent les porteurs de virus mortels pour les humains et à la source de pandémies dévastatrices.

Les réalisations humaines sont aussi souvent fatales aux animaux. Par exemple, en Amérique du Nord, 40 millions d’oiseaux seraient tués chaque année par collision en vol avec nos tours d’électricité ou de micro-ondes et par nos cheminées industrielles. En 2015, aux États-Unis, un million d’animaux sauvages par jour ont été fauchés par des voitures ; cela représente en tout 365 millions d’individus par an – un total qui dépasse (aux É.-U.) les morts d’animaux dues à la recherche (26M), à l’élevage des canards (27M), à l’élevage du bétail (38M), à l’élevage des cochons (105M) et à la chasse (150M) (4).

Les intérêts humains-animaux s’opposent encore une fois. Qui ne voudra pas se débarrasser de la vermine chez lui ? Qui renoncera à la nécessaire électricité, aux indispensables téléphones portables et aux pratiques appareils ménagers ? Qui voudra fermer les routes, les entourer de clôtures interminables, diminuer considérablement la vitesse des véhicules et prévoir des ambulances et des hôpitaux pour animaux ? Peu de gens, incluant sans doute la majorité des véganes.

Inégalité de traitements

Toute pensée éthique se doit d’être cohérente et réaliste. Les doubles standards qu’elle pourrait entretenir réduisent considérablement la force et le sérieux de son argumentaire. Le véganisme n’a pas réussi avec succès à résoudre les dilemmes moraux déjà présentés. Et il y en a bien d’autres qui demeurent pratiquement irréductibles.

Par exemple, les véganes acceptent en général volontiers que les habitants des zones où les plantes ne poussent pas puissent manger de la viande : les régions polaires, désertiques ou semi-désertiques. Ceux qui vivent de la pêche depuis des millénaires parce qu’ils sont situés en bordure des mers, des lacs et des rivières font aussi couramment exception à la règle. La cruauté envers les animaux devient alors, paradoxalement, acceptable.

Les véganes s’opposent habituellement à l’expérimentation animale (pourtant très réglementée) qui fait partie d’une étape pratiquement incontournable du développement d’un médicament. Sur 3,6 millions d’animaux de laboratoire au Canada en 2015, environ 45 % étaient des souris ou des rats, 33 % des poissons et 10 % des bovins (5). Les véganes refusent-ils, parce qu’ils ont été testés sur des animaux, les médicaments requis pour diminuer les effets nocifs de maladies telles que l’artériosclérose, le diabète ou l’hypertension ?

Les animaux sauvages nous envahissent parfois et présentent des dangers importants pour notre mode de vie. Les bernaches entrent en collision avec des avions près des aéroports. Les cerfs broutent à l’excès les forêts environnantes et envahissent même nos jardins. Les coyotes et les renards cohabitent avec nous dans nos banlieues, sans compter les pumas dans l’Ouest, les serpents en Arizona et les alligators en Floride…

Comment résoudre ces conflits d’intérêts patents tout en donnant aux animaux des droits à une vie libre et paisible ?

Par ailleurs, l’analogie de la « progression des droits », souvent invoquée par les véganes pour justifier leur antispécisme, ne s’applique pas à la condition animale. Elle n’en partage pas une caractéristique essentielle. Cet argument soutient que, comme les humains ont progressivement aboli l’esclavage, le racisme et le sexisme, l’antispécisme devrait suivre ce courant d’améliorations sociales.

Toutefois, les pratiques de l’esclavage, du racisme et du sexisme ont toujours été condamnables : il a toujours été répréhensible de réduire un autre humain au travail forcé et de discriminer selon la race ou le sexe. D’autre part, dans le passé, il a été essentiel de manger des produits animaux : cela a été une condition de survie, de santé et de progrès pour les humains, et ce l’est encore pour la plupart des gens. Il s’agit donc d’une fausse analogie.

En conclusion

Souvent, les intérêts des animaux se sont opposés à ceux des humains. Les animaux n’ont jamais eu les mêmes droits que nous. Cela a été une question de survie, de croissance et de développement pour l’espèce humaine, et ce l’est toujours (6). Une vie animale a toujours valu – et vaut toujours – beaucoup moins qu’une vie humaine, n’en déplaise aux antispécistes.

Pour les raisons évolutionnistes, civilisatrices, alimentaires et écologiques évoquées, les humains ne peuvent étendre la règle d’argent à tous les êtres sensibles, soit de « ne pas faire aux animaux ce que nous ne voudrions pas qu’ils (ou d’autres humains) nous fassent ». La stratégie végane consistant à leur donner des droits semblables à ceux des humains n’est ni réaliste ni cohérente. Témoignerait-elle de la dissonance cognitive dans laquelle les véganes se trouvent ?

Peu de gens vont directement faire du mal à un animal, à moins que ce ne soit en raison d’un avantage important pour leur groupe. Lorsqu’ils y réfléchissent, la plupart des humains sont sensibles au sort des animaux et veulent l’améliorer. Leur compassion envers les animaux s’exprime dans les soins qu’ils prodiguent à leurs animaux de compagnie. Ceux-ci ont été sélectionnés pour que plusieurs de leurs intérêts coïncident généralement avec les nôtres, parfois aux dépens de certains autres de leurs intérêts.

La plupart des humains sont aussi sensibles aux conditions de vie des animaux d’élevage, qui se sont effectivement améliorées au cours des dernières décennies – même s’il reste beaucoup à faire et qu’il se produit d’insupportables abus. Par ailleurs, une transition vers davantage de plats à base de plantes s’installe progressivement à la maison comme au restaurant. Peu à peu, nous nous tournerons vraisemblablement vers des aliments synthétiques beaucoup plus nutritifs que les sources animales ou même végétales actuelles.

Dans les pays développés, l’exploitation du cheval pour les travaux de l’agriculture et pour le transport des personnes et des marchandises donne un exemple révélateur d’une résolution technologique de conflits d’intérêts. Cette exploitation a disparu non par souci éthique, mais parce que l’on a pu remplacer cet animal par des formes d’énergie beaucoup plus performantes. Il n’y a quasiment plus de chevaux de trait dans nos villes et nos campagnes modernes. Finalement, nos intérêts et ceux des chevaux ne sont pratiquement plus en conflit et leur nombre a considérablement baissé. La technologie a résolu le dilemme moral de ce type d’exploitation animale. Elle finira sans doute par résoudre les autres conflits d’intérêts entre humains et animaux.

Notes

1. The Harvard Gazette : Eating meat led to smaller stomachs, bigger brains : https://news.harvard.edu/gazette/story/2008/04/eating-meat-led-to-smaller-stomachs-bigger-brains/

2. Le centre de référence sur la nutrition de l’Université de Montréal – Extenso : https://extenso.org/article/a-la-recherche-de-la-vitamine-b12/

3. Serum concentrations of vitamin B12 and folate in British male omnivores, vegetarians, and vegans: results from a cross-sectional analysis of the EPIC-Oxford cohort study. Gilsing et al : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2933506/

3a. Résultats vulgarisés sur YouTube par le Dr Michael Greger (végane) : https://nutritionfacts.org/video/vegan-epidemic/

4. Wikipédia : https://en.wikipedia.org/wiki/Roadkill 

4a. Speaking of research : https://speakingofresearch.com/facts/statistics/

4b. https://speakingofresearch.files.wordpress.com/2008/03/animals-used-by-humans-in-numbers-inus.jpg

5. Conseil canadien pour la protection des animaux en science : http://www.ccac.ca/fr_/faits-et-chiffres/donnees-sur-les-animaux/stats-fuae/donnees-2015

6. Plus de détails sur ces enjeux se trouvent dans les textes suivants : « L’exploitation des animaux »  https://www.sceptiques.qc.ca/revues/pdf/qs93p20.pdf

6a. « Doit-on cesser de manger des animaux ? – un débat »  https://www.sceptiques.qc.ca/revues/pdf/qs88p51.pdf

2020 - qs101p23